Dans un contexte géopolitique préoccupant et dans un environnement socio-économique caractérisé par une faible croissance – ne parvenant plus à générer la richesse pour financer à terme le modèle social luxembourgeois – il est plus nécessaire que jamais de renforcer la compétitivité des entreprises luxembourgeoises et d’augmenter l’attractivité du site de production et d’investissement. Comme l’a annoncé le Premier ministre, 2026 doit être l’année de la compétitivité.
L’année 2026 s’est ouverte dans un monde instable, fragmenté, sous un climat conflictuel qui évoque une époque que beaucoup n’ont pas connue. Alors que la guerre en Ukraine s’éternise dramatiquement, d’autres foyers de tension émergent ou se ravivent, nourris par des tentations impérialistes assumées et un affaiblissement progressif du multilatéralisme. De l’Amérique du Sud à l’Arctique, de l’Asie au Moyen-Orient, les lignes de fracture géopolitiques se multiplient. Ces bouleversements ne sont pas périphériques : ils redessinent en profondeur les équilibres économiques mondiaux.
La mondialisation telle que nous l’avons connue – qui, malgré ses excès et ses déséquilibres, a largement contribué à la croissance et à la réduction de la pauvreté – est aujourd’hui fragilisée. Le retour en force du protectionnisme, la politisation croissante des échanges et la reconstitution de deux blocs économiques rivaux ont profondément modifié les règles du jeu.
Prise en étau entre ces blocs, l’Europe peine à retrouver un souffle économique durable. Elle est écrasée, d’un côté, par l’hyper-attractivité américaine, capable de capter capitaux, talents et innovations à coups de politiques industrielles offensives. De l’autre, elle fait face à l’hyper-compétitivité chinoise, soutenue à grands renforts de subventions d’État. Entre ces deux pôles, l’Europe avance péniblement, freinée par une croissance molle, un retard de productivité et une accumulation de contraintes internes.
Et le Luxembourg ?
Dans ce contexte explosif, le Luxembourg est particulièrement exposé. Son modèle économique, fondé sur une ouverture exceptionnelle aux échanges, aux capitaux et aux talents internationaux, constitue une force en période d’expansion mondiale, mais devient une vulnérabilité lorsque l’environnement se dégrade. Chaque ralentissement global, chaque choc externe, chaque perte de compétitivité se répercute ici plus vite et plus fortement qu’ailleurs. L’illusion d’une économie naturellement protégée par sa taille, sa richesse ou sa solidité institutionnelle ne résiste pas longtemps à l’épreuve des faits.
Les derniers indicateurs économiques luxembourgeois confirment cette réalité. En 2025, la croissance n’a pas dépassé 1% selon le STATEC. Loin, très loin même de la moyenne historique de 2,9% sur la période 1995-2024. En réalité, notre économie ne croît plus depuis 2021. Cette longue léthargie laisse des traces profondes, parfaitement visibles dans les résultats du Baromètre de l’Économie de la Chambre de Commerce. La confiance des chefs d’entreprise dans l’avenir à moyen terme de l’économie luxembourgeoise plafonne désormais à 67%, alors qu’elle frôlait les 90% avant 2020. L’activité des entreprises a été nettement moins soutenue qu’attendu ces derniers mois. Pour 30% d’entre elles, elle a même reculé au cours du second semestre 2025. La situation est particulièrement difficile pour certains secteurs sous tension, comme l’industrie, la construction (et les secteurs en amont et en aval) ou l’HORECA.
Certes, le STATEC anticipe un léger rebond en 2026, avec une croissance attendue à 1,7%. Mais cette reprise reste fragile. Les nouvelles incertitudes géopolitiques, la faiblesse de la demande européenne et, surtout, la prudence persistante des entreprises en matière d’investissement menacent clairement cette trajectoire. Selon le STATEC, l’investissement productif (formation brute de capital fixe) a reculé en 2023 (-5,1%) et 2024 (-2,7%), et est resté erratique en 2025, en particulier dans la construction non résidentielle et certains secteurs industriels. Or, sans investissement, il n’y a ni montée en gamme, ni gains de productivité, ni création durable d’emplois.
Cette faiblesse est d’autant plus problématique que la productivité du travail a reculé de 2,9% entre 2003 et 2023 au Luxembourg, alors qu’elle a progressé de 21,1% sur la même période en Union européenne. Les hausses de coûts, en particulier salariaux, ne sont plus compensées par des gains d’efficacité. Il s’agit là d’un problème structurel, largement endogène, qui fragilise durablement notre compétitivité.
Et pourtant, le débat public luxembourgeois laisse parfois apparaître un décalage entre cette réalité et certaines revendications exprimées. Alors que de nombreuses entreprises évoluent dans un environnement fragile et volatil, toute mesure susceptible d’alourdir les coûts du travail ou de production doit être analysée à l’aune de ses effets concrets sur la compétitivité et l’investissement. Dans une économie ouverte et fortement concurrentielle comme celle du Luxembourg, ces arbitrages ont des conséquences rapides et parfois difficiles à inverser.
2026 : une fenêtre d’action décisive
Dans ce contexte, l’annonce par le Premier ministre, Luc Frieden, de faire de 2026 l’année de la compétitivité constitue un signal important et attendu. Elle traduit une prise de conscience claire des enjeux auxquels notre économie est confrontée et de la nécessité d’y répondre sans tarder. La fenêtre d’action se referme : ce qui ne sera pas engagé cette année par des projets de loi aura peu de chances d’aboutir avant les prochaines échéances politiques.
Cette annonce suscite de l’espoir. Elle fixe un cap et crée une attente légitime, tant du côté des entreprises que de l’ensemble des acteurs économiques. Mais pour que cet engagement produise pleinement ses effets, il devra désormais se traduire en décisions concrètes, en réformes effectives et en mesures lisibles. La compétitivité ne se décrète pas : elle se construit, dans la durée, par des choix cohérents, parfois exigeants, mais indispensables pour restaurer la confiance et relancer l’investissement.
Nous avons eu l’occasion d’adresser au Gouvernement des pistes d’actions concrètes qui lui permettraient de transformer les intentions en actes. Plusieurs de ces propositions concernent la maîtrise des coûts, et en premier lieu les coûts fiscaux. Alors que la compétition fiscale s’est intensifiée ces dernières années en Europe, il nous semble important de tracer un nouveau cap : faire passer le taux global d’imposition des sociétés sous la barre symbolique des 20% dès 2030. Pour tenir cet objectif, il faudrait dès 2027 baisser l’impôt sur le revenu des collectivités de 1,5 point (une baisse d’un point a déjà été annoncée) et faire le même effort en 2028. Une telle feuille de route fiscale enverrait un message extrêmement positif aux entrepreneurs.
Deuxième priorité en matière de coûts : la maîtrise du coût du travail. Les perspectives de revalorisation du salaire social minimum pour mettre le pays en conformité avec la directive relative à des salaires minimaux adéquats dans l’Union européenne[1] représentent en effet une menace réelle pour notre compétitivité. Il ressort de cette directive et de l’arrêt du 25 novembre 2025 de la CJUE[2] que le Luxembourg est souverain pour juger du caractère adéquat de son salaire minimum et qu’il dispose par ailleurs, dans le cadre de la procédure actuelle, de valeurs de référence indicatives lui servant à guider l’évaluation de son caractère adéquat au sens de la directive. L’objectif de directive est donc d’inviter les Etats membres à fixer des critères en vue d’assurer une convergence entre niveaux de salaires minimums au sein de l’Union. Pourtant, une hausse du salaire social minimum au Luxembourg – déjà le plus élevé d’Europe – conduirait au contraire à créer davantage de divergences. Le STATEC anticipe déjà une hausse du coût salarial moyen de 3,6 % en 2025 et encore de 3,1 % en 2026, sous l’effet combiné de l’indexation et de l’évolution des cotisations sociales. Pour ne pas entraver davantage la compétitivité-coût et la rentabilité des entreprises luxembourgeoises, il faut renoncer à tout relèvement du salaire social minimum au-delà de l’envergure de la revalorisation biannuelle actuelle et de prendre l’engagement que toute future réforme soit évaluée au regard des indicateurs économiques.
Le relèvement des cotisations sociales relatives à l’assurance pension a déjà sensiblement alourdi le coût de la main d’œuvre en ce début janvier. Cette mesure a surtout envoyé un signal très négatif aux entreprises et investisseurs : le montant des cotisations est apparu comme la principale variable d’ajustement pour assurer la pérennité du système de pensions. Dès lors, le Gouvernement doit rassurer ces acteurs économiques en s’engageant à exclure de futurs ajustements de même nature. Cela présuppose une action ambitieuse au niveau de l’assurance maladie, dont les mécanismes légaux en vigueur risquent de conduire à un relèvement “automatique” du taux de cotisations en cas de déséquilibre manifeste entre recettes et dépenses du système. Un ajustement qui pourrait être déclenché prévisiblement déjà en 2027 si aucune mesure d’économie n’était prise.
Ce n’est pas le moment de travailler moins
Une autre évidence s’impose dans le contexte que nous connaissons : ce n’est absolument pas le moment de réduire le temps de travail, ni dans la journée, ni dans la semaine, ni dans l’année, ni dans la vie. À productivité constante, réduire le temps de travail signifie produire moins au même coût ou produire autant à un coût plus élevé. Le mécanisme est simple et bien documenté. Pour les entreprises, l’ajustement est immédiat : pression sur les marges, investissements reportés, recrutements différés.
La question n’est ni idéologique ni sociale, elle est fondamentalement économique et budgétaire. Dans un contexte de vieillissement démographique et de pression croissante sur le financement des pensions, de la santé et de la dépendance, notre économie doit apprendre à vivre selon ses moyens, sans faire peser des charges insoutenables sur les générations futures.
D’autres revendications concrètes restent d’actualité et doivent être suivies de mesures concrètes visant à renforcer la compétitivité des entreprises du pays, notamment en matière de télétravail transfrontalier (mise en œuvre d’une sphère de sécurité de 25%), de soutien à l’entrepreneuriat, de développement des compétences, ou de lutte contre l’absentéisme abusif.
Il n’y a pas d’alternative
Il n’y a pas d’alternative à la croissance et à la compétitivité. Une société ne prospère durablement que si sa base productive se développe. Le progrès social est la conséquence de la création de valeur, pas son préalable.
Le Luxembourg dispose encore d’une position de départ relativement favorable. Mais cet avantage n’est pas acquis. Sans une véritable capacité de réforme, il s’érodera rapidement. À l’inverse, si le Gouvernement choisit de faire de la compétitivité sa boussole, 2026 peut devenir un véritable point de bascule et ouvrir une nouvelle phase de renouveau économique.
La question n’est plus de savoir s’il faut réformer, mais si nous avons collectivement la volonté de le faire. Sans réformes, le modèle luxembourgeois, qui a d’ores et déjà atteint ses limites, risque de connaître une fin douloureuse. Avec des choix courageux, cohérents et assumés, il peut au contraire rester soutenable, attractif et porteur de prospérité pour les générations à venir.
Jean Monnet observait que « les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité, et ils ne voient la nécessité que dans la crise ». L’enjeu pour le Luxembourg est précisément d’échapper à cette logique, en faisant aujourd’hui le choix de la réforme avant qu’elle ne s’impose sous la contrainte.
[1] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32022L2041
[2] Cet arrêt a partiellement invalidé la directive relative à des salaires minimaux adéquats.