Enseignement secondaire luxembourgeois : quo vadis ?

Dans mes derniers posts, j’ai souvent fait référence à la situation actuelle des finances publiques du Grand-Duché, à l’évolution des recettes et dépenses de l’Etat et à celle de la compétitivité de l’économie luxembourgeoise. Un poste de dépenses qui a considérablement augmenté ces dernières années concerne celles affectées au Fonds pour l’emploi. Ce dernier couvre notamment les allocations de chômage et d’autres mesures soutenant les personnes à la recherche d’un emploi. Les dépenses afférentes ont augmenté de plus de 50% depuis le début de la crise économique en 2008, alors que le taux de chômage s’est accru de 4,3% début 2007 à environ 6% fin 2011. Pis encore, le chômage des jeunes de moins de 25 ans a progressé de 17% entre mars 2006 et mars 2012. Il s’agit d’une véritable tragédie qui est la résultante directe, non seulement du ralentissement économique, en général, mais également du fait du manque de qualification de nombreux de nos jeunes, en particulier. En effet, d’un point de vue économique, une hausse du chômage peut avoir des origines
conjoncturelles et structurelles. 

Comme annoncé dans mon dernier post consacré à la compétitivité de l’économie luxembourgeoise, je souhaite m’attarder un peu sur les raisons structurelles qui peuvent expliquer un dysfonctionnement entre l’offre et la demande sur le marché du travail.

Parmi ces facteurs structurels, la formation, la qualification et le système d’enseignement jouent un rôle fondamental.

Récemment, le système de l’enseignement secondaire et la réforme projetée de ce dernier ont fait l’objet de discussions parfois animées dans le public et parmi les principaux intéressés, les étudiants, les enseignants et les parents. Vu l’actualité et l’importance du sujet, je tiens à commenter brièvement quelques aspects qui me semblent essentiels.

Si la globalisation et l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ont transformé le monde du travail et nos modes de vie, le cadre légal régissant l’enseignement secondaire, ainsi que les méthodes d’enseignement, ont fort peu évolué au Luxembourg depuis les années quatre-vingt. Or, en même temps, la société luxembourgeoise, a considérablement évolué et a notamment connu une forte immigration et une croissance démographique remarquable. Depuis l’année 1991, la population a ainsi augmenté de 127.600 citoyens, dont quelque 108.300 étrangers, portant la quote-part d’étrangers à 43%.

Le système d’enseignement devra forcément tenir compte de cette évolution démographique et sociétale, d’autant plus qu’elle va se poursuivre dans les années à venir. Aujourd’hui déjà, plus de 40% des élèves fréquentant les écoles et lycées du pays sont non-luxembourgeois et plus de 60% des enfants en première année de l’école primaire ne parlent pas le luxembourgeois à domicile. Le système scolaire devra apporter des réponses appropriées à cette donne. Il faut singulièrement renoncer aux pratiques rigides d’enseignement des langues étrangères et au principe sacro-saint du trilinguisme généralisé, qui sont directement responsables d’une grande partie des échecs. Certes, le multilinguisme doit rester un des atouts de notre société, mais il doit être permis de discuter du niveau de compétence et de connaissance en matière des
principales langues enseignées dans notre système scolaire.

Parmi les principaux problèmes à aborder figurent la maîtrise insuffisante du français par de nombreux élèves indigènes, et ce malgré une large surpondération des heures consacrées à l’apprentissage de cette langue au long du cursus scolaire au détriment des autres matières, et la baisse du niveau qui en résulte dans les matières enseignées en langue française (double phénomène de la maîtrise insuffisante de la langue véhiculaire et des plages horaires trop faibles). La langue française est enseignée comme une fin en soi, en mettant trop l’accent sur la grammaire et les aspects philologiques, alors qu’il s’agit avant tout d’un outil de communication.

En même temps, la langue anglaise est le parent pauvre du système, alors que les réalités autour de la mondialisation et les exigences du marché du travail placent cette
langue au centre de l’attention.

Un autre reproche que l’on peut faire à notre système d’enseignement est qu’il accorde bien trop d’importance à la simple transmission du savoir, en privilégiant son accumulation et sa reproduction et en négligeant sa mise en œuvre. Trop de savoir et trop peu de savoir-faire. Or, la seule maîtrise du savoir, même pointue, n’est pas suffisante pour répondre aux exigences d’une société et d’un monde professionnel de plus en plus complexes et intégrés. Le savoir existe indépendamment de sa transmission magistrale. Les connaissances transmises sont vétustes demain et dépassées après-demain. Dans notre monde numérique et interconnecté, il semble plus important de « savoir » comment accéder à l’information, comment la synthétiser et la transformer en connaissances et compétences.

Une importance particulière devrait en outre revenir à la sensibilisation des élèves et des enseignants au monde professionnel. En effet, le lycée n’est pas à considérer comme un vase clos, mais bien au contraire comme un lieu d’échange perméable aux aléas de la vie quotidienne et aux réalités professionnelles. Beaucoup de lycées mettent en œuvre des initiatives louables à cet égard dans le cadre de projets d’établissement, mais il importe d’amplifier cette dynamique, voire de l’instaurer dans les programmes comme partie intégrante.

Je me permets d’insister également sur le rôle fondamental que joue l’école – qu’elle soit internationale ou nationale – aux fins de l’intégration des étrangers. Il faut considérer les enfants comme les principaux vecteurs d’intégration des familles étrangères. Or, il faut également garder à l’esprit que la situation langagière dans les écoles fait en sorte que de nombreux élèves sont confrontés à l’échec scolaire, faute d’une maîtrise suffisante notamment du français ou de l’allemand, alors qu’ils disposent, a priori, de toutes les compétences pour réussir leurs études secondaires. Trop nombreux sont les élèves qui restent sur le carreau et trop timides sont nos efforts pour donner une chance à tout élève de réussir dans ses branches les plus fortes.

Une intégration d’enfants plus âgés dans notre système scolaire paraît quasi impossible. Il s’agit là d’un gaspillage manifeste de compétences que le Grand-Duché ne pourra guère se permettre s’il veut devenir un pays modèle en matière de société de la connaissance. Il s’agit donc prioritairement de donner une chance aux enfants, l’intégration passant par les enfants et l’école. Les clubs et associations sportives et culturelles sont des vecteurs d’intégration nécessaires, mais pas suffisants. Si l’école échoue à former des jeunes adultes responsables et dûment intégrés dans la société, le discours plus vaste relatif à l’intégration des étrangers au sein de la société relève d’une gageure. L’importance de l’école dans le cadre du développement socio-économique du pays est fondamentale. Cet enjeu façonnera directement notre développement futur. Outre les taux de décrochage et d’échec très significatifs au sein de notre système éducatif lors de la première année d’études supérieures, les mentalités prédominantes dans le système et la résistance au changement comptent parmi les problèmes les plus urgents à résoudre.

Dans ces quelques lignes, je ne milite aucunement en faveur d’une école ayant comme seul but des salariés non-émancipés pouvant être déployés facilement dans nos entreprises. Les entreprises ne sont d’ailleurs pas à la recherche de tels profils. Or, je plaide pour une école moderne, connectée, ouverte, une école qui suive les tendances socio-économiques, démographiques et linguistiques au lieu de les mettre au placard. Somme toute, une école donnant aux élèves les outils pour réussir dans leur vie à la fois professionnelle et privée.

J’informe les lecteurs que la Chambre de Commerce et la Luxembourg School for Commerce viennent de publier une première prise de position sur la « proposition de
texte d’une loi sur l’enseignement secondaire ». J’invite tous les intéressés souhaitant approfondir la réflexion au sujet de la réforme du lycée de prendre connaissance du texte intégral de la prise de position en cliquant sur le lien suivant :

http://www.cc.lu/uploads/tx_userccavis/3925.pdf

 

One thought on “Enseignement secondaire luxembourgeois : quo vadis ?

  1. Carlo, j’ai beaucoup aimé cet article sur l’enseignement secondaire au Luxembourg. Je partage ta vue sur les problèmes que le Luxembourg doit faire face par rapport à sa tradition de partiquer 3 langues et d’intégrer de nombreux étrangers qui n’ont pas grandi dans cet environnement. Un autre élément est la problematique que les élèves commencent des matières (p.ex. histoire, géographie, biologie, etc.) en allemand, ont acquéri un certain vocabulaire et puis soudain, cette matière se fait en français. Ceci n’est pas favorable à une compréhension approfondie de la matière et peut causer un découragement des élèves manque de pouvoir suivre l’enseignement correctement.

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