La rentabilité : le vaccin des entreprises

La campagne de vaccination piétine et la performance du Luxembourg en la matière (par rapport à la plupart des autres pays développés) est en contradiction flagrante avec l’évolution de son PIB. En effet, si le Luxembourg n’arrive toujours pas à augmenter la cadence de la vaccination de sa population – condition sine qua non pour maintenir un degré d’acceptation des mesures de restriction des libertés individuelles et collectives et pour donner une perspective aux salariés et aux entreprises de sortir de cette crise – , le Grand-Duché a enregistré une performance économique étonnamment solide en fin d’année 2020. Au 4e trimestre 2020, le PIB en volume (corrigé des variations saisonnières) a augmenté de 1,4% par rapport au quatrième trimestre de 2019. Son évolution trimestrielle a été de 1,6% par rapport au trimestre précédent.

S’il faut se féliciter de cette meilleure performance économique estimée sur toute l’année 2020 (qui clôturerait ainsi avec une évolution du PIB en volume de -1,3%, contre environ -6% redoutée il y a un an), il faut se rendre compte que la vie économique et sociale en 2021 dépendra essentiellement de la vitesse et de l’efficacité de la vaccination de la population, seule garante d’un retour vers un « new normal économique » et vers un phasing out des aides étatiques qui impactent les finances publiques.

Malheureusement, jusqu’à présent la campagne de vaccination luxembourgeoise peut être qualifiée d’insatisfaisante, ce qui peut étonner surtout en comparaison par exemple avec l’efficacité du large-scale testing, avec l’accessibilité des masques et d’autres outils médicaux en début de pandémie, avec la bonne organisation logistique afférente, avec la réactivité (après quelques lenteurs et hésitations au début) des autorités pour la mise en œuvre des mesures d’aides introduites pour soutenir l’économie et les ménages, avec la résilience de certains secteurs économiques, etc.

En attendant donc une véritable envolée du nombre de personnes vaccinées par jour (avec l’espoir d’arriver vers une cadence de 7 jours sur 7 et avec l’opportunité d’inclure les entreprises et leurs capacités logistiques dans la stratégie de vaccination), la pandémie continue de toucher une grande partie de la population, de tout âge et de toute catégorie socio-professionnelle, élèves, étudiants, salariés, chefs d’entreprise, indépendants, retraités, chômeurs, etc. Les fermetures administratives imposées par l’Etat et les autres restrictions continuent à impacter fortement le tissu économique et sociétal au Luxembourg et en Europe.

La crise actuelle impacte également fortement la rentabilité des entreprises, qui est en fait leur oxygène et le vecteur principal de leur business model. La rentabilité des entreprises – et non seulement de celles actives dans les secteurs les plus touchés par la crise – baisse si l’activité chute plus fortement que les coûts ne se compressent. Les aides accordées de manière exceptionnelle aux entreprises les plus affectées par la crise se sont ainsi révélées incontournables. En effet, l’effondrement de leur rentabilité n’est en rien lié à leur pérennité structurelle, mais à des conditions conjoncturelles anormales. Il faut tout faire pour atténuer les effets de la crise sur la rentabilité des entreprises, qui met en péril leur pérennité et leur capacité d’investissements, de création d’emplois et de génération de recettes fiscales pour l’Etat.

Or, sans investissements, le retard pris sur la transformation digitale et environnementale se révélera irrattrapable et désastreux pour leur compétitivité future et pour le développement durable. La rentabilité n’est pas une fin en soi, mais un facteur de résilience et de développement des acteurs économiques.

Du faux débat sur les entreprises « zombies » …

Les entreprises dites zombies ont fait l’objet d’une certaine attention des médias cette dernière semaine. « L’entreprise zombie » est un concept relativement récent défini par l’OCDE comme « une entreprise d’au moins dix ans dont les résultats annuels ne permettent pas de financer les intérêts sur sa dette, de sorte que son endettement augmente inexorablement. Ces entreprises n’ont pas les moyens d’investir. Ainsi, elles vivotent et deviennent des boulets pour la croissance. » Aider ces entreprises à survivre serait donc une grave erreur qui nuirait à la croissance, selon les principes schumpétériens de destruction créatrice.

Si la théorie est limpide, la réalité économique incite à davantage d’humilité. Le développement du concept d’entreprise « zombie » s’est fait en parallèle à une baisse durable des taux d’intérêts dans les économies développées. Au cours des dernières années, le financement des entreprises étant ainsi facilité, il a été plus aisé pour celles en difficultés, de survivre en se refinançant continuellement sur les marchés, faisant ainsi gonfler le nombre d’entreprises non rentables au Luxembourg et ailleurs. C’est ce qu’illustre la montée de l’endettement brut des entreprises non financières. Or, au Luxembourg, ce mouvement s’est arrêté en 2010, comme le montrent les données de l’OCDE avec un ratio dette/excédent des sociétés non financières, plus faible en 2018 (17,5%) qu’en 2008 (18,2%).[1]

Plus important, ce débat sur les entreprises « zombies » a perdu de son sens avec la crise actuelle. La raison en est simple. Il est, pour l’heure, impossible d’établir une distinction claire entre les entreprises solvables mais illiquides, et les entreprises structurellement insolvables
(« zombies »), du fait des circonstances actuelles, tout à fait spécifiques, voire sans précédent en matière de conjoncture. Ceci est d’autant plus vrai que les entreprises présentant des difficultés avant la crise ne peuvent bénéficier des aides étatiques.

Les entreprises dont la survie provient des aides accordées actuellement étaient donc, globalement, en bonne santé avant l’apparition de la Covid-19. Ce sont pour la plupart des entreprises touchées par un arrêt brutal de l’activité de leur secteur (hôtellerie-restauration, transports, événementiel, culture…), les analyses portant sur leur faible productivité provenant davantage d’une intensité structurelle en emplois de ces secteurs que d’un problème de solvabilité. D’autres secteurs hautement productifs sont particulièrement affectés, et aidés par les pouvoirs publics, comme l’aéronautique. Des vagues de faillites, provoquées par un abandon des aides, pourraient faire rapidement « boule de neige », avec des déperditions irréparables en termes de main-d’œuvre et de compétences, d’équipements ou d’innovations.

Laisser ces entreprises disparaître, constituerait un drame économique, social et technologique pour l’Europe et le Luxembourg. Le coût pour la collectivité en serait autrement plus élevé que l’impact sur les finances publiques des aides actuelles. Il apparaît ainsi inconcevable de retirer précipitamment les aides aux entreprises avant que la crise sanitaire ne soit largement colmatée et que la situation intrinsèque des branches et entreprises puisse être correctement appréhendée, avec un recul suffisant. Il importera alors de faire une évaluation précise de la situation, secteur par secteur et en dehors de toute posture idéologique.

Enfin, ce débat est à resituer dans le contexte des interrogations actuelles sur l’évolution de l’inflation et la remontée des taux d’intérêt à long terme. Un tel scénario, potentiellement dramatique pour la reprise économique, aurait pour conséquence de diminuer le phénomène des entreprises « zombies » tout en affectant très fortement les économiques européennes endettées. Face à ces risques, il faudra trouver les solutions pour traiter de manière ingénieuse la dette « Covid » et privilégier, en tout premier lieu, le retour à une activité économique soutenue, qui pour rappel, dépend de la vitesse, de l’efficacité et de l’impact de la vaccination.

… au nécessaire coup de projecteur sur la rentabilité

Ce terme d’entreprises « zombies » a au moins une vertu : celle de mettre en exergue cette rentabilité si indispensable et pourtant mésestimée. Une des leçons de la crise, comme pour les précédentes, est que l’augmentation de la rentabilité doit être l’objectif primordial de toute entreprise, ceci entre autres, pour constituer des réserves pour les mauvais jours. Trop d’entreprises se sont retrouvées sans trésorerie quelques semaines après le début d’un coup d’arrêt, certes sans précédent. La crise actuelle ne sera malheureusement pas la dernière et les entreprises devront retrouver, voire augmenter, leur rentabilité antérieure pour constituer les réserves à même d’affronter les prochaines crises. Les entreprises qui s’en sont les mieux sorties au cours des derniers mois, sont celles qui étaient en avance, notamment sur le plan de la digitalisation et de l’innovation. La rentabilité déclenche un cercle vertueux qui permet d’investir pour se trouver à la pointe de son secteur et être ainsi plus compétitif dans la durée. A l’opposé, les entreprises sous-rentables se trouvent dans l’incapacité de soutenir le rythme d’investissements de leurs concurrents, creusant ainsi un retard inexorable.

Les entreprises luxembourgeoises souffraient depuis longtemps d’un déficit de rentabilité, trustant la dernière place dans le classement européen du taux d’excédent brut d’exploitation (EBE) des sociétés non financières. Le STATEC[2] souligne que cet indicateur comporte certains biais, tels que les différences structurelles dans la production des économies. Néanmoins, cette contre-performance et l’évolution de cette rentabilité économique – de 8,2% en 2007 à 6,3% en 2015[3], dernière année comptabilisée par l’étude du STATEC – illustrent bien le besoin des entreprises luxembourgeoises de retrouver de la marge financière. De manière plus inquiétante encore, un quart des entreprises au Luxembourg avaient un taux d’EBE négatif.

Le Baromètre de l’Economie[4] de l’automne dernier nous éclaire sur l’évolution de cette rentabilité durant la crise. 38% des entreprises de 6 salariés et plus anticipaient une baisse de leur rentabilité pour la période actuelle. Elles représentaient 55% dans l’hôtellerie et la restauration, 44% dans le transport, 40% dans le commerce et 34% dans l’industrie. Elles étaient, par ailleurs, 42% à considérer les dettes accumulées depuis le début de la crise parmi les principaux défis de leur développement économique. La crise a très fortement mis à mal la rentabilité et la trésorerie des entreprises luxembourgeoises. Il faudra continuer à les accompagner pour surmonter cette difficulté.

Quatre stratégies pour 2021

Il est, dès lors, primordial de mettre la rentabilité des entreprises au cœur des politiques économiques. Dans cette logique, je propose quatre actions prioritaires pour 2021, à côté donc d’une stratégie de vaccination améliorée et efficace.

Atténuer les effets de la crise sur la rentabilité des entreprises

Pour ce faire, la poursuite des aides est indispensable, afin de rétablir la liquidité des entreprises solvables. La sortie des aides ne devra pas être abrupte, et devra suivre la reprise économique et le retour à une activité dans des conditions normales. Cela n’aurait aucun sens d’aider les secteurs en difficultés pendant des mois, pour les abandonner une fois la sortie du tunnel à portée de vue. En outre, les montants des aides accordées pour sauvegarder le tissu économique sont à relativiser. Malgré la situation exceptionnelle, avec 700 millions d’euros dépensés par l’Etat, (y compris chômage partiel, hors avances remboursables), ces aides à l’activité économique sont d’un montant annuel équivalent, pour les finances publiques, aux aides aux logements[5] . La prospérité future du Luxembourg proviendra bien davantage de la préservation de son tissu économique que de la poursuite des aides à l’impact inflationniste notoire.

 Introduire une réserve immunisée pour investissements à destination des PME

L’introduction d’une réserve immunisée pour investissements doit permettre aux PME d’augmenter la part de leurs fonds propres en neutralité fiscale et ainsi disposer des liquidités nécessaires aux investissements futurs, notamment par l’autofinancement. Cela favorise aussi le lissage de la charge fiscale, malgré les pointes et les creux conjoncturels. Ainsi, ce dispositif ne réhausse pas la rentabilité, mais permet de l’optimiser dans le temps et de soutenir la pérennité et le développement des entreprises.

Accroître la culture financière des entrepreneurs

Les entrepreneurs doivent être davantage sensibilisés et formés à la gestion financière et à l’importance que prend la rentabilité pour leur activité. La rentabilité doit être considérée dès le lancement du projet entrepreneurial et notamment reposer sur des hypothèses sérieuses au sein des business plans des entrepreneurs. La rentabilité intègre déjà plusieurs programmes de la House of Entrepreneurship de la Chambre de Commerce. Nous avons la volonté de faire plus dans ce domaine et encourageons les acteurs publics (Ministères, administrations, …) à le faire avec nous. Les dirigeants d’entreprises et les gestionnaires doivent participer à davantage de formations, telles que celles proposées sur le sujet par la House of Training de la Chambre de Commerce et de l’ABBL.

Accélérer la digitalisation

Alors que la digitalisation a un coût, nous devons convaincre les acteurs économiques que cet investissement est plus que rentable, et d’ailleurs indispensable pour la pérennisation de l’activité des PMEs. Si la crise a mis un coup d’accélérateur à la transition numérique des PME, ce sont surtout celles qui avaient anticipé le virage numérique qui se sont imposées au cours des derniers mois, et qui ont su préserver la profitabilité de leur activité. La digitalisation des process et outils, migration vers le cloud, collecte de données, automatisation entre autres, doit encore s’accélérer au sein des PME pour gagner en productivité et, in fine, en rentabilité.

Si 28% des entreprises luxembourgeoises faisaient de la digitalisation une préoccupation majeure à l’automne 2019[6], gageons qu’elles sont aujourd’hui bien plus nombreuses dans ce cas. Au niveau de la Chambre de Commerce, nous ferons prochainement de nouvelles propositions concrètes pour accélérer la digitalisation par l’intermédiaire de notre groupe de travail dédié.


[1] https://data.oecd.org/fr/corporate/ratio-dette-excedent-des-societes-non-financieres.htm

[2] Bilan du STATEC – Un faible taux d’EBE au Luxembourg, et donc ? (2018).

[3] Contre 10,7% pour la moyenne européenne.

[4] Baromètre de l’Economie du 2ème semestre 2020 – Thématique : Le développement durable.

[5] Logement au Luxembourg : le pire serait-il à venir ?, Décryptage n°1 de la Fondation IDEA, Juin 2019.

[6] Baromètre de l’économie – S2 2019 – Thématique : Transformation Digitale.

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