La prospérité économique, véritable socle des droits sociaux

En ce printemps 2021, et alors que la crise sanitaire et économique affecte encore durement l’Europe et le Luxembourg, la Commission européenne lance son plan d’action sur le socle européen des droits sociaux[1]. Nous pouvons nous féliciter que le Luxembourg, grâce à son modèle social performant, est bien positionné sur la plupart des 20 piliers[2] du socle des droits sociaux. Ces bons résultats imposent la grande responsabilité à ceux qui nous gouvernent de maintenir et, même d’améliorer, ce niveau de vie et cette cohésion sociale. La condition nécessaire pour atteindre cet objectif ambitieux dans un contexte de crise et d’âpre compétition entre les pays est le renforcement de la capacité des entreprises, PME et indépendants, à augmenter leur résilience, à adapter constamment leur plan d’affaires, à innover et à créer de l’emploi, de la richesse et de la valeur pour la société.

Progrès sociaux et réussite des entreprises : deux vecteurs indissociables

La crise constitue la triste preuve des dégâts sociaux que peut engendrer un coup de frein brutal de l’économie et un fort recul de l’activité des entreprises. Alors que l’emploi est l’axe principal du socle des droits sociaux, et est au Luxembourg le premier rempart contre les exclusions sociales[3], la mise en chômage partiel de près de 135.000 salariés au printemps dernier est, à la fois, l’illustration de l’impact immédiat d’un soudain frein économique et un argument en faveur de la politique « soutenir autant que possible ». Il faut en effet protéger les entreprises pour sauver leur substance et les emplois et il faudra le faire aussi longtemps que nécessaire pour qu’elles puissent jouer le rôle de moteur de la relance de l’économie.

L’emploi ne se suffit pas en lui-même, mais doit être de qualité, c’est-à-dire correctement rémunéré (en relation avec l’expérience et la productivité), sûr, adaptable et offrant des opportunités d’apprentissage tout au long de la vie. C’est ce que rappelle le socle des droits sociaux. Des actions telles que VISION ZERO, la stratégie nationale de prévention des accidents du travail portée par les entreprises, participent concrètement au développement de ces emplois de qualité. Il en serait de même, par exemple, de l’introduction d’un régime de participation et d’intéressement qui permettrait de faire davantage bénéficier les salariés au résultat de leur entreprise[4]. Cette introduction va dans le sens des recommandations de la Commission européenne.

Au-delà de ces actions ciblées, l’accomplissement de progrès substantiels en faveur d’emplois de meilleures qualités requiert d’accélérer vers la croissance qualitative. Celle-ci doit permettre un bond productif s’appuyant sur les révolutions digitales et technologiques pour produire davantage de richesses, tout en utilisant moins les ressources dont auront aussi besoin les générations futures. La qualité future des emplois dépendra notamment de notre capacité à réussir la diversification de l’économie vers des activités innovantes et à forte valeur ajoutée. En Europe, la productivité du travail dans le secteur des TIC a été multipliée par 2,5 fois au cours des 25 dernières années, soit beaucoup plus rapidement que la productivité du travail dans l’ensemble de l’économie européenne.[5]

De même, la capacité du modèle social à répondre de manière toujours plus efficace aux besoins des familles, des pensionnés et de santé de l’ensemble de la population proviendra de la capacité à le financer. Le Groupe de travail européen sur le vieillissement démographique (GTV) indiquait dès 2018 que le Luxembourg est soumis à un risque particulièrement élevé en ce qui concerne le financement de sa sécurité sociale. En effet, le coût actualisé du vieillissement démographique serait, selon les dernières projections démographiques, de 11,4 points de PIB d’ici à 2070. Ce coût est bien plus élevé que dans n’importe quel Etat membre.

Protéger le modèle social luxembourgeois demande de répondre aux défis de la crise d’aujourd’hui et du « mur des pensions » de demain. L’immédiateté est ainsi la crise économique à affronter pour maintenir le financement d’un modèle social reposant avant tout sur les entreprises, via la création d’emplois et de rentabilité, sources de cotisations sociales et de recettes fiscales. La crise nous rapproche dans le même temps de ce « mur des pensions » et devra faire de l’inéluctable réforme du système de pensions une priorité dans les années à venir.

Les compétences, au cœur des trois grands objectifs européens pour 2030

Trois grands objectifs ont été proposés par la Commission européenne d’ici à 2030 : au moins 78% de la population âgée de 20 à 64 ans en emploi, 60% des adultes participants à des activités de formation chaque année et une diminution de 15 millions de personnes menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale. Ces objectifs seront les témoins du succès de l’ambition de la Commission européenne de préparer « la voie à une reprise équitable, inclusive et résiliente ».

En 2019, le taux d’emploi était de 72,8% au Luxembourg, soit légèrement inférieur aux 73,1% de l’Union européenne et à l’objectif de 78% pour 2030. Une hausse du taux d’emploi de plus de 5 points serait un véritable accomplissement et un progrès considérable en matière de lutte contre la pauvreté, car celle-ci concerne en premier lieu les personnes exclues du marché du travail. Le plan d’action sur le socle européen des droits sociaux est l’occasion de multiplier les possibilités de perfectionnement professionnel (upskilling) et de reconversion (reskilling), notamment au moyen de formations courtes, pour renforcer les compétences des chômeurs ou des jeunes inactifs, afin que ces derniers rejoignent rapidement le marché du travail.

Les trois grands objectifs européens n’en forment, en quelque sorte, qu’un, celui de construire l’écosystème de formations qui permettra l’employabilité pour tous. A l’heure où les professions et métiers de demain restent encore à imaginer, l’agilité du système de formation sera un prérequis à toute adaptation réussie.

Les organismes de formation de la Chambre de Commerce, aptes à répondre rapidement aux besoins changeants du terrain, constituent des interlocuteurs privilégiés des entreprises et du Gouvernement pour atteindre ces objectifs ambitieux.

Faire de l’inclusivité une chance

Il existe toujours une forte disparité entre le taux d’emploi des hommes (77,2%) et celui des femmes (68,1%). Le différentiel est donc de 9,1% entre ces deux taux au Luxembourg, alors qu’il atteint 7,1% en France et 8,0% en Allemagne. Une plus grande participation des femmes au marché du travail est souhaitable, pour renforcer l’égalité entre les genres, le taux d’emploi global de la population ou encore la création totale de richesse. Par ailleurs, les femmes ne sont pas encore suffisamment présentes à des postes de pouvoir, que ce soit au sein des entreprises (24,2% des membres de conseil d’administration sont des femmes[6]), ou dans le domaine de la politique (un quart des députés sont des députées).

Alors que la jeunesse fait actuellement beaucoup de sacrifices pour préserver la santé de l’ensemble de la population, il faudra très vite pouvoir leur offrir les opportunités d’entamer leurs vies professionnelles avec tous les gages de réussite. Cela va de l’école, où l’égalité des chances est une priorité insuffisamment ancrée dans le système éducatif, à l’aventure entrepreneuriale, qu’il faut valoriser sous toutes ses formes comme le recommande la Commission européenne. Chaque jeune résidant sur le sol luxembourgeois, peu importe ses origines, doit comme le promet la « Garantie pour la jeunesse », être formé et accompagné pour se voir offrir les chances de réussir son avenir professionnel. Les entités de la Chambre de Commerce, notamment la House of Entrepreneurship et la House of Start-ups, sont là pour accueillir et accompagner au mieux les jeunes créateurs d’entreprises et de start-ups au Grand-Duché.

Avec 43,1%, le Luxembourg possède le plus faible taux d’emploi des personnes de 55 à 64 ans en Europe. Ce faible taux a plusieurs causes, notamment les mesures incitant à la retraite anticipée, le peu de formations proposées aux plus de 50 ans et une courbe des salaires fortement corrélée à l’ancienneté. C’est surtout un changement culturel qui doit s’opérer pour promouvoir le travail des seniors. Dans de nombreux pays européens, le travail des seniors est davantage valorisé et soutenu qu’au Luxembourg, de même que leur entrepreneuriat. Alors que la vie professionnelle linéaire est de moins en moins la norme, les dispositifs en matière de reconversion, les actions de formation et, possiblement, le système de pensions, doivent inciter les seniors qui le désirent à s’inventer une nouvelle carrière professionnelle la cinquantaine passée.

Les acteurs économiques, les entrepreneurs, les PME et les indépendants, sont des parties prenantes majeures des progrès sociaux à travers la création d’emploi et donc l’intégration sur le monde du travail des personnes qui en sont éloignées. Ils contribuent, par ailleurs, fortement au financement de notre système de sécurité sociale et au développement et à la diversification de notre économie. Une amélioration continue des indicateurs figurant au plan d’action sur le socle européen des droits sociaux doit être un objectif constant au Grand-Duché. Un tel objectif ne peut être atteint que si le Luxembourg ambitionne de figurer également aux premiers rangs des économies les plus compétitives, attractives et performantes, où les entreprises peuvent prospérer, innover et augmenter leur résilience face à des crises comme celles que nous traversons actuellement.


[1] Plan d’action sur le socle européen des droits sociaux, 4 mars 2021.

[2] https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/economy-works-people/jobs-growth-and-investment/european-pillar-social-rights/european-pillar-social-rights-20-principles_fr

[3] Les personnes au chômage et inactives représentaient 14,5% de la population totale et pourtant 34% de la population à risque de pauvreté en 2019 selon le STATEC.

[4] Actualité et Tendances n°25, Des idées pour la relance – Un cadre propice pour les entreprises, juillet 2020.

[5] An Analysis of ICT R&D in the EU and Beyond, Joint Research Center, European Commission, 2020.

[6] Women on board, 2020 Progress Report, MSCI.

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