Une tripartite pas comme les autres 

La guerre en Iran a très rapidement produit des effets bien réels dans notre économie : hausse des prix de l’énergie, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, révision à la baisse des perspectives de croissance. Et ces effets s’inscriront dans la durée.  Un blocus prolongé du détroit d’Ormuz — scénario désormais à prendre au sérieux — suffirait à lui seul à priver l’économie mondiale d’une part significative de ses approvisionnements énergétiques, de ses engrais et de ses matières premières industrielles. Certes, le choc que nous affrontons est externe. Mais la réponse, elle, nous appartient.  

Le Luxembourg n’a plus les moyens de ses habitudes 

Le Gouvernement a décidé de convoquer une tripartite consacrée à la crise énergétique. La première réunion, un échange sur l’état des lieux, est prévue le 12 mai. L’intention est bonne. Préparer le terrain avec les partenaires sociaux avant que la tempête n’arrive dans toute sa violence, c’est la bonne méthode. Mais il faut nommer clairement ce qui rend cette tripartite fondamentalement différente des précédentes : elle se tiendra dans un pays qui n’a plus les moyens de ses habitudes. 

Le véritable problème n’est pas ce nouveau choc inflationniste lui-même mais c’est le moment auquel il survient. Car le Luxembourg est confronté à une croissance quasi-nulle depuis 2022. Ce conflit ne crée pas cette fragilité : il la révèle et l’aggrave. Jusqu’à présent, les habitants ne se sont pas rendu compte de cette panne de croissance au quotidien, car leur pouvoir d’achat a été largement préservé. Mais à quel prix ? Celui de mesures de soutien massives déployées crise après crise — Covid d’abord, Ukraine ensuite — qui ont absorbé les chocs et amorti les réalités. Les données du STATEC confirment une progression du niveau de vie au Luxembourg, y compris après le choc inflationniste récent. Entre 2018 et 2025, le niveau de vie moyen a progressé chaque année entre 2,05% et 10,35%. Dans le même temps, les inégalités de revenus restent globalement stables : le coefficient de Gini1 s’établit à 30,5% en 2025, après avoir oscillé entre 29,1% et 32,3% sur la période. Le budget de l’Etat a donc efficacement joué le rôle d’amortisseur. Mais aujourd’hui, l’amortisseur est usé. 

Le chômage a d’ores et déjà dépassé les 6%, un niveau élevé pour le Luxembourg. Paradoxe révélateur : dans le même temps, les entreprises qui se portent bien peinent à recruter. Ce double signal — chômage en hausse et pénurie de main-d’œuvre simultanés — est le signe d’une inadéquation structurelle que ce choc va encore aggraver. Le vieillissement démographique — un autre grand défi structurel — n’arrangera pas les choses. 

La situation des finances publiques à la fin du premier trimestre 2026 illustre ce ralentissement économique. Le solde de l’administration centrale affiche une détérioration de près de 280 millions d’euros par rapport à la même période l’an passé. On est très loin des marges de manœuvre qui existaient encore lors des tripartites précédentes, quand l’État pouvait ouvrir largement son portefeuille pour financer des compromis “à la luxembourgeoise”, souvent avec l’arrosoir. 

Des menaces réelles pour nos finances publiques 

Et d’autres nuages pointent à l’horizon. Car plusieurs dossiers en cours vont peser lourdement sur nos finances dans les années à venir. Il y a la réforme de l’individualisation de l’imposition des revenus. Le bienfondé interroge moins que le timing. Elle produira un déchet fiscal estimé entre 800 et 900 millions par an pour le budget de l’État dès 2028. Ne serait-il pas sage de revoir la copie en ciblant les mesures davantage en faveur des contribuables à faibles revenus ? 

À cela s’ajoutent des risques exogènes, que l’on évoque trop peu dans ce débat. Le projet de directive européenne sur l’harmonisation des accises sur le tabac pourrait tailler dans une recette fiscale que beaucoup ignorent, mais qui dépasse aujourd’hui le milliard et demi d’euros par an. Et puis il y a le dossier, politiquement complexe, de la prise en charge du chômage des travailleurs frontaliers. Un accord provisoire vient d’être conclu au Conseil et au Parlement européen à ce sujet. Il devrait conduire à la prise en charge de l’indemnisation des chômeurs par le pays où ces derniers ont travaillé. Le ministre du Travail évalue le coût de cette nouvelle règle à 200 millions d’euros par an. Ces risques financiers-là ne sont pas hypothétiques. Ils sont réels et ils se cumulent. 

Il faut ajouter à cela le nécessaire rehaussement de notre effort de Défense, qui va conduire le pays à investir chaque année de plus en plus de moyens financiers, pour atteindre les 3,5% du RNB en 2035. Pour atteindre la barre des 2% du RNB, les dépenses militaires du Luxembourg sont déjà passées de 190 millions d’euros en 2014 à 1,29 milliard cette année. En 2035, sur la base d’une progression annuelle du RNB de 4% par année en valeur, ce sont plus de 3 milliards d’euros par an qui devront être investis dans la Défense. En cumulant ces différents chocs — réforme fiscale, accises tabac, frontaliers, Défense —, le déficit public pourrait atteindre 2,5 à 3 milliards d’euros par an. La dette publique dépasserait alors rapidement 30 % du PIB, un pallier que les agences de notation internationales surveillent de très près. 

Dégradation potentiellement sensible de nos finances publiques, stagflation rampante avec une croissance qui piétine pendant que l’inflation repart sous l’effet du choc pétrolier et gazier lié au conflit au Moyen-Orient : c’est dans ce contexte complexe que doit se tenir la tripartite énergie.  

La maîtrise de l’inflation comme priorité 

Si des mesures de soutien sont nécessaires, elles doivent être ciblées, temporaires, et avant tout orientées vers ce qui nous permettra de traverser cette crise par le haut : la maîtrise de l’inflation, à travers des dispositifs agissant sur le coût de l’énergie. En période de stagflation, la maîtrise de l’inflation est cruciale pour préserver la compétitivité et l’attractivité de notre économie, sources de création de valeur pour la société luxembourgeoise. Il s’agit de préserver la rentabilité des entreprises à travers la maîtrise des coûts de production, en particulier les coûts du travail et les coûts énergétiques. Sans rentabilité, pas d’investissement, pas d’innovation, pas de croissance, pas d’emplois. L’enjeu est de soutenir la capacité des entreprises à traverser ce choc énergétique sans licencier. 

Il faudra également faire un effort particulier à destination des ménages les plus vulnérables, plutôt que d’arroser uniformément. Et surtout, ne pas ajouter de la dépense courante à de la dépense courante, quand chaque euro engagé aujourd’hui réduira notre marge pour affronter les autres défis qui vont se présenter. 

Au-delà des discussions en tripartite, d’autres chantiers doivent être accélérés. Au niveau de la simplification administrative, les avancées restent trop limitées. La complexité administrative, les lenteurs réglementaires ou encore certaines formes de sur-régulation, notamment sur la place financière, affaiblissent notre attractivité face à une concurrence internationale de plus en plus agressive. Le problème du logement est un autre vaste chantier qui peine à avancer et qui impactera tôt ou tard, la cohésion sociale du pays, alors même que la guerre en Iran risque de conduire à une hausse des taux d’intérêt.  

Le Luxembourg a démontré par le passé sa capacité à créer des dispositifs attractifs et compétitifs. Il faut renouer avec cette logique, en développant des instruments qui soutiennent l’investissement et l’implantation d’activités.  

Cette tripartite n’est pas comme les autres. Pour faciliter ses chances de réussite, il faut se concentrer sur les effets négatifs du conflit en Iran, sur le pouvoir d’achat des ménages et sur la compétitivité des entreprises. Des mesures ciblées visant à faire baisser la facture énergétique seront nécessaires, afin de freiner tout débordement inflationniste avec ses impacts dangereux pour notre économie par le truchement du mécanisme d’indexation automatique des salaires. 

Les nombreux autres problèmes structurels de notre modèle socio-économique (crise du logement, complexité administrative…) sont à résoudre ailleurs, au sein d’enceintes spécifiques ou autres hauts comités existants. 

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