De l’apport étranger à l’économie et aux finances publiques luxembourgeoises

Le thème central de l’assainissement des finances publiques a fait couler beaucoup d’encre, non seulement dans ce blog, mais également d’une façon plus générale. Le Luxembourg est confronté, probablement pour la première fois dans son histoire, à une dégradation de ses finances publiques d’une envergure telle que l’inaction pourrait être
sanctionnée par Bruxelles. Si nous n’agissons pas avec fermeté, nos partenaires européens finiront par nous imposer des mesures – en d’autres termes, nous abandonnerions définitivement notre souveraineté budgétaire. 

Quoi qu’il en soit, nous saurons au plus tard le 8 mai, après la déclaration du Premier Ministre sur l’état de la nation, si les mesures proposées seront à la hauteur pour éviter une catastrophe au niveau de nos finances publiques ou, plus généralement, au niveau de l’équité intergénérationnelle, les dettes créées aujourd’hui devant être remboursées
demain.

Après les derniers posts et cette mise en garde, permettez-moi d’introduire un nouveau sujet qui me tient particulièrement à cœur : le rôle et l’apport des non-Luxembourgeois à l’économie luxembourgeoise, leur intégration et leurs droits politiques. Dans son dernier bulletin économique « Actualité & tendances », intitulé « Le rayonnement transfrontalier de l’économie luxembourgeoise : la diversité règne, l’intégration piétine », la Chambre de Commerce a présenté de nombreux faits et éléments quantitatifs qui ne laissent planer aucun doute sur l’ampleur de l’influence étrangère pour le développement socio-économique de notre pays. Citons, à titre d’exemple:

  • que 43% des habitants n’ont pas la nationalité du pays et que  seuls le
    solde migratoire et le solde naturel positif des étrangers, plus jeunes, font que le Luxembourg ne subit pas de déclin démographique ;
  • qu’environ 3 salariés et créateurs d’entreprises sur 4 ne sont pas Luxembourgeois, que le nombre d’emplois a doublé sur les 20 dernières années et que, sur la même période, le travail frontalier a connu une progression de 450%. ;
  • que la part du commerce extérieur dans le PIB emboîte le pas à la consommation des ménages résidents et que les capitaux étrangers investis dans l’économie luxembourgeoise atteignent 2,8 fois la richesse économique produite sur son sol.

Si nos finances publiques sont sous pression, sans l’apport des capitaux et des travailleurs étrangers, notre modèle social, financé à travers le budget de l’Etat, aurait dû déjà être déclaré en faillite. Donnons quelques exemples : par leur travail, rien que les étrangers non-résidents représentent 43,5%  des cotisations au système d’assurance pension. Il peut être estimé que les étrangers représentent entre les 2/3 et les 3/4 des impôts retenus sur salaires et traitements. Le secteur financier, qui représente quelque ¾ du rendement de l’impôt des sociétés est dominé par des filiales de banques étrangères et leur personnel, dans l’écrasante majorité des cas (environ 80%), n’a pas la nationalité luxembourgeoise. Les accises payées par les non-résidents rapportent de l’ordre de 1 milliard EUR à l’Etat luxembourgeois. La TVA sur le commerce électronique, qui dépasse le demi-milliard EUR, est quasiment entièrement due au commerce transfrontalier. Ainsi, les thèmes des finances publiques, d’une part, et de l’apport socio-économique des étrangers, d’autre part, sont intimement liés.

Indépendamment de l’angle d’approche, le profil socio-économique du pays, ainsi que son équilibre budgétaire, font ressortir une importante contribution étrangère, sans lesquelles l’économie serait dans l’incapacité de remplir ne serait-ce que ses fonctions de base. Or, en l’absence d’une économie rayonnante bien au-delà de ses frontières, le
Luxembourg n’aurait pas pu se doter d’un des systèmes redistributifs des plus généreux au monde.

Dans son bulletin économique, la Chambre de Commerce met en exergue l’importante contribution étrangère à notre succès économique et propose des jalons pertinents de réformes pour renforcer la cohésion sociale et la capacité d’intégration, et ce pour assurer que l’apport socio-économique des étrangers trouve son juste contrepoids politique. La Chambre de Commerce revendique notamment un cadre plus souple en matière d’adoption de la nationalité luxembourgeoise, un régime linguistique en phase
avec les besoins des entreprises, une fonction publique moderne et décloisonnée, une augmentation de la participation des étrangers à la vie politique communale et nationale et des mesures volontaristes visant à réduire la dualité régnant sur le marché du travail.

J’aurai évidemment l’occasion de revenir, par la suite, à l’ensemble de ces thèmes indispensables et je vous invite d’ores et déjà de consulter le bulletin « Actualité
& tendances
 » à l’adresse suivante : http://www.cc.lu/actualites/detail/la-diversite-regne-lintegration-pietine-la-chambre-de-commerce-analyse-lapport-socio-e/

One thought on “De l’apport étranger à l’économie et aux finances publiques luxembourgeoises

  1. Je souhaite apporter quelques réflexions à propos du document Actualité & tendances publié en mars 2012 par la Chambre de Commerce qui a pour sujet Le rayonnement transfrontalier de l’économie luxembourgeoise : la diversité règne, l’intégration piétine. Je le fais en raison de l’intérêt et de la considération que je porte au Luxembourg et également de la pertinence du sujet.

    Je tiens à exprimer toute mon admiration pour la qualité de ce document, totalement d’actualité, parfaitement documenté, clairvoyant sur les analyses de la situation, courageux sur les mesures à mettre en place pour permettre au Luxembourg d’espérer recouvrer une économie florissante. Il est urgent d’agir car il est à craindre qu’un cercle vicieux ne vienne accélérer la décroissance du Luxembourg, amorcée par la crise internationale. C’est devenu l’affaire de tous, résidents luxembourgeois et étrangers, qu’ils soient frontaliers ou résidents. Il serait grave d’attendre des décisions venues de responsables politiques du Luxembourg, sans l’implication de chacun et également sans exclusion. La société mosaïque luxembourgeoise est face à ses défis (page 135). Les Européens ne sont plus les maîtres de la planète … Ne soyez pas des euros-fatigués (deux citations extraites de l’intervention du Premier Ministre du Luxembourg à l’Institut Grand-Ducal, le 3 juin 2011). Le pays vit au-dessus de ses moyens (page 17).

    Compte-tenu de la qualité de ce document, il est peu aisé, voire téméraire de tenter quelques remarques. Considérez-les comme des regards approbateurs et respectueux, associés à quelques inflexions qui pourraient être intéressantes afin de contribuer au cercle vertueux absolument impératif pour bâtir l’avenir du Luxembourg :
    – La forte dichotomie entre les résidents endogènes et les résidents venus d’ailleurs est un anachronisme intenable (page 143). Ce pourrait être une bombe à retardement, si peu est fait pour réduire l’échec scolaire plus élevé des enfants résidents non luxembourgeois, pour établir une réforme du régime des langues scolaires à l’école (page 18), pour provoquer une revalorisation des frontaliers en matière de participation démocratique (page 139), pour renforcer la démocratie participative (page 135), pour offrir des salaires et des droits mieux équilibrés entre le public et le privé, entre le statut de fonctionnaire et celui de salarié, en vue d’une vraie égalité de traitement de l’ensemble de la force de travail à travers une généralisation du statut unique (page 13), pour ouvrir à la fonction publique tous les résidents afin que cette fonction publique devienne moderne et décloisonnée (page 13). En effet, une étude menée en 2008 a montré que 87,3% des salariés dans le secteur public avaient la nationalité luxembourgeoise et que les 12,7% de salariés étrangers sont surtout des ouvriers ou des employés (page 145). Dans mes moments pessimistes, je crains que cet anachronisme puisse conduire à une situation de type Wallons – Flamands, les premiers longtemps hégémoniques et privilégiés économiquement et politiquement sont maintenant dépassés, les seconds autrefois majoritairement paysans sont devenus dynamiques avec un esprit entrepreneurial. Au Luxembourg comme en Belgique, le problème linguistique pourrait stigmatiser les contestations. Pour sortir de cet anachronisme, des décisions sociétales doivent être prises, elles sont de la responsabilité essentielle du monde politique luxembourgeois. Cependant, elles requièrent une vision partagée et une ouverture d’esprit de la part des autochtones (page 63).
    – La langue luxembourgeoise, mise en avant au niveau scolaire, est un handicap pour les petits portugais notamment. En effet, la langue maternelle est la voie privilégiée pour acquérir efficacement des concepts dans toutes les disciplines. La pratique de la langue indigène étant requise pour acquérir la nationalité luxembourgeoise, cette langue devient une barrière pour les résidents étrangers dans l’accès aux postes publics est principalement réservé à ceux qui ont obtenu cette nationalité. Plus subtilement, la prééminence du luxembourgeois sur le portugais implique la non-reconnaissance d’une langue éminemment riche culturellement, parlée par 37% des ressortissants étrangers au Luxembourg (page 45). Ceci est la conséquence regrettable du caractère relativement figé du cadre légal en matière de langues qui apparait comme une constante dans l’histoire du Grand-Duché (page 118), alors qu’on trouve dans les entreprises, un régime linguistique pragmatique (page 124).
    – L’importance du multilinguisme aux fins d’attraction de nouvelles entreprises au Luxembourg est bien perçue (page 131). En revanche, je suis convaincu que le multiculturel est capital et qu’il ne doit pas être réduit au multilinguisme. Une ouverture au multiculturalisme est indispensable pour établir des coopérations politique, sociale, économique avec des pays comme la Chine par exemple. Entendre l’autre lointain dans sa culture, traduite dans ses valeurs, ses modes de penser et d’agir…, implique de ne plus prétendre que le logos est universel. Notre pensée conceptuelle qui permet de déduire logiquement des objectifs et établir une programmation pour les réaliser opère mal dans les pays marqués par les spiritualités taoïstes et confucianistes, influençant encore les cultures de l’Extrême-Orient. Je considère grave que les Départements de Philosophie des Universités n’aient pas une section consacrée aux philosophies non occidentales, souvent par ignorance coupable de leurs richesses. Je pense que ce serait un créneau important pour le Luxembourg.
    – La taskforce frontaliers de la Grande Région va permettre une amélioration fondamentale de la mobilité des travailleurs (page 142). Cette interface est évidemment très utile pour le Luxembourg compte tenu du nombre considérable de travailleurs qui traversent ses frontières deux fois par jour, 75800 français, 38800 Allemands et autant de Belges (page 38). En revanche, je pense que la Grande Région n’est plus l’espace à privilégier dans le futur. En effet, l’avenir du Luxembourg devrait se situer bien au-delà car ce pays ne peut pas espérer obtenir le soutien de ses proches voisins, en période de crise où chacun se protège et où la jalousie est présente. Il est fini le temps de quelques niches de souveraineté fiscales et réglementaires, des niches qui ont été pour le moins discutées sinon critiquées, voire remises en question, sur le plan international (page 91).
    – La compétitivité de l’économie luxembourgeoise devra être excellente, ce qu’elle n’est pourtant pas (page 61). La compétitivité est l’ambition de tous les pays en crise. J’agrée aux remarques présentées dans le document sur les causes sociétales du manque de compétitivité endogène et sur la dépendance excessive exogène. Les suggestions pour pallier ce problème sont valables. Malheureusement, les évolutions culturelles nécessitées pour de tels bouleversements étant grandes, il est vain d’espérer faire évoluer rapidement cette situation critique, instable et inquiétante. Aussi, je suis convaincu de la nécessité de faire du drainage de cerveaux (page 95) car la matière grise, ou bien le capital humain, est désormais la première et unique matière première du Luxembourg (page 91). En revanche, ce drainage ne doit pas être limité à de brillants scientifiques mais doit également attirer des innovateurs entrepreneuriaux venus de pays émergents. Rappelons qu’il faut être affamé et fou pour innover et entreprendre, selon Steve Jobs. Expliciter la stratégie pour réussir ce drainage est hors du champ de cette note.
    – Les futures innovations entrepreneuriales endogènes devront se développer dans un avenir à moyen terme car actuellement, parmi les entrepreneurs “luxembourgeois” seulement 26% ont la nationalité luxembourgeoise (page 72). Or, ce n’est que depuis peu que les acteurs institutionnels et politiques mettent d’avantage l’accent sur le développement endogène de l’appareil de production (page 89). Il faudrait absolument doter le Luxembourg d’un terreau fertile pour générer en son sein un entrepreneuriat innovateur, c’est une innovation sociétale complexe. Rappelons un proverbe chinois plus de deux fois millénaires : Il ne sert à rien de tirer sur une plante pour la faire pousser. Apporter plus de précisions dépasse l’espace de cette note.
    – Toujours dans une perspective à moyen terme, l’Université du Luxembourg devrait se donner pour mission de sélectionner et de former des étudiants à l’esprit innovateur et entrepreneurial sur des critères différents de ceux des universités traditionnelles. En effet, il est essentiel de “développer une économie fondée sur la connaissance et l’innovation” (page 91), deux champs complémentaires et de poids équivalents car les têtes seulement pleines de connaissances sont peu efficaces pour innover.
    – Dans la même perspective à moyen terme, je crois en l’importance d’une logistique import de produits venus d’ailleurs et export vers les pays de la CEE. Il conviendrait de pouvoir ajouter le label « Made in Luxembourg », à condition d’apporter une valeur réelle pour sélectionner les produits innovants correspondant à des niches à fortes potentialités, pour améliorer leur conception et leur réalisation. Les Centres de Recherche Publics du Luxembourg pourraient recevoir cette mission. La localisation géographique centrale du Grand-Duché au cœur de l’Europe continentale (page 88), les compétences reconnus du secteur financier et le cluster correspondant sont des éléments favorables à saisir.
    – Il serait également opportun de permettre juridiquement au Luxembourg le développement d’un entrepreneuriat différent, sans rejeter celui qui prédomine. Il serait dans cette hypothèse intéressant de réfléchir aux opportunités offertes par les SCOP, l’auto-entrepreneuriat, le microcrédit, possibles en droit français. En effet, ces voies attirent des personnalités dont le pedigree n’est pas compatible avec des structures pyramidales.
    – L’Université du Luxembourg, les Centres de Recherche publics et privés, les chambres patronales, les entreprises implantées au Luxembourg, les organismes en charge de promouvoir les innovations entrepreneuriales, les organisations syndicales… ont un rôle essentiel à assumer pour développer l’esprit entrepreneurial au Luxembourg. La prospérité future du Luxembourg sera possible uniquement grâce à des niches de compétences (page 161). Pour attendre cet objectif, il faudrait avoir des objectifs bien sélectionnés en nombre limité et également lutter contre la séparation des pouvoirs de décisions, afin de réduire les dispersions ruineuses et inefficaces. Enfin, sans expertises internationales, sans complaisance, pour juger, orienter, soutenir, voire rejeter, les investissements lourds supportés par le Luxembourg risquent d’être vains.

    Bernard Baudelet
    Professeur de classe exceptionnelle des Universités
    Professeur associé à l’Université du Luxembourg
    Consultant & Coach en entreprises

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