Le 8 juin, le Gouvernement et les partenaires sociaux signaient l’accord tripartite pour soutenir le pouvoir d’achat, freiner l’inflation et préserver la compétitivité économique du pays (ou Resilienzpak). La semaine dernière, l’institut IMD publiait son World Competitiveness Yearbook 2026. Après trois années décevantes, le Luxembourg gagne six places et réintègre le top 15 mondial. Deux signaux positifs coup sur coup. De quoi se réjouir, tout en restant lucide et alerte. Cette amélioration ne doit pas conduire à confondre embellie statistique et redressement structurel. Les classements récompensent les performances passées mais ne disent rien sur la capacité d’une économie à rester compétitive à long terme, ou autrement dit, sur sa capacité à engager des réformes structurelles pour justement renforcer l’attractivité économique et la performance des entreprises.
Un classement à lire avec attention
Le bond est réel. Le Luxembourg progresse de 29 places sur le pilier « Performances économiques » pour atteindre le 6e rang du classement, gagne une place sur l’aspect « Efficacité des pouvoirs publics » (13e), trois places sur le pilier « Efficacité des entreprises » (20e). Quant au pilier « Infrastructure », le Luxembourg se maintient à la 24e place pour la troisième année consécutive.
S’agissant des performances économiques, l’envolée spectaculaire du Luxembourg repose exclusivement sur les investissements internationaux, où le Luxembourg est leader, pour la première fois dans l’histoire du classement. Une performance flatteuse, qui reflète toutefois avant tout la structure très particulière de notre économie, centrée sur les services financiers et les fonds d’investissement, par nature volatils et donc susceptibles d’évoluer rapidement.
Dans le même temps, le Luxembourg n’est que 63e sur l’indicateur « Menaces de délocalisation des entreprises » : résultat issu de l’enquête auprès des dirigeants d’entreprises, qui traduit leur inquiétude quant à la capacité du pays à conserver sa substance économique. Nous avons longtemps figuré dans le Top 10 sur le pilier « Performances économiques », avant de décrocher jusqu’à la 57e place en 2024. Si le classement 2026 referme cette parenthèse, il n’efface pas les fragilités qui l’ont ouverte.
La compétitivité, le socle du modèle luxembourgeois
La compétitivité constitue la condition même de la préservation, à moyen et long terme, du pouvoir d’achat des ménages et du modèle social luxembourgeois. L’équation est simple : une économie qui perd en compétitivité s’expose mécaniquement à une dégradation de ses finances publiques et à une hausse du chômage. Sur ce dernier point, les signaux récents appellent à la vigilance. Après une phase de stabilisation à l’été 2025, autour de 5,9% de la population active, le chômage s’élève à 6,2% en mai 2026. Plus préoccupant encore, le Luxembourg a, au début de l’année, temporairement dépassé le taux de chômage de la Zone euro – une évolution inédite. Cette dégradation s’accompagne d’une progression marquée du nombre de demandeurs d’emploi qualifiés, traduisant un désajustement croissant entre les compétences disponibles et les besoins de l’économie. Le taux chômage des jeunes (15-24 ans), de 18,5% en 2025, est un problème que le pays peine à résorber. Dans le classement IMD, la 53e position du Luxembourg (soit un recul de 9 places par rapport à 2025) pour les perspectives de croissance du marché de l’emploi sur les cinq prochaines années doit alerter.
L’accord tripartite conclu le 8 juin représente un coût estimé entre 430 et 450 millions d’euros sur deux ans. Le pays ne pourra se le permettre que si les recettes supplémentaires espérées se concrétisent réellement. Certes, les recettes publiques ont progressé de 4,5% au premier trimestre de l’année (par rapport au premier trimestre 2025), mais si la conjoncture faiblit, même légèrement, le calcul ne tient plus. Le paquet contient des éléments qui soutiennent indirectement la compétitivité : des incitations à l’investissement, des aides à la construction, un soutien à la consommation des ménages. Mais au-delà des conclusions de la Tripartite, le Parlement a un rôle déterminant à jouer dans la poursuite du renforcement de notre compétitivité. Cela passe notamment par une poursuite de l’allègement de la fiscalité des entreprises. La réduction supplémentaire d’un point de pourcentage de l’impôt sur le revenu des collectivités, confirmée pour le 1er janvier 2027, s’inscrit dans cette logique. Elle constitue un pas positif dans le cadre d’une feuille de route plus ambitieuse à mettre en œuvre à moyen terme pour que le Luxembourg reste compétitif face à ses principaux concurrents.
Faire davantage travailler l’épargne
Outre les mesures fiscales, il reste un levier encore largement sous-exploité : l’orientation de l’épargne vers l’économie réelle. Le paradoxe européen est connu : nous ne manquons pas d’épargne, nous manquons d’investissement productif. Les ménages européens conservent plus de 40% de leur patrimoine financier sous forme de liquidités, soit près de 14.000 milliards d’euros peu ou mal investis dans l’économie productive. Dans le même temps, les fonds de pension européens consacrent à peine 0,1% de leurs actifs au capital-risque, contre une proportion de plus de cent fois supérieure aux Etats-Unis. Or les entreprises innovantes – start-ups et scale-ups – ont précisément besoin de financements massifs pour se développer, gagner en taille critique et créer de la croissance. Il s’agit de créer un environnement propice à des choix d’investissement plus dynamiques.
Le Luxembourg – et plus largement L’Europe – se caractérise traditionnellement par une plus grande aversion au risque que les États-Unis. Cette différence culturelle ne disparaîtra pas du jour au lendemain. En revanche, des mécanismes d’incitation adaptés et des produits simples, lisibles et attractifs peuvent contribuer à mobiliser une partie de l’épargne disponible. Des initiatives récentes, telles que le Defence Bond ou le Housing Bond, ainsi que l’introduction d’un crédit d’impôt en faveur des investissements dans les start-ups, témoignent d’une volonté de réorienter une partie de ces capitaux vers l’économie productive. Quand l’offre répond à une attente claire et propose un rendement compétitif, les investisseurs sont au rendez-vous. Le succès immédiat du Defence Bond, souscrit en moins de 24 heures, en est une illustration concrète. Cette réflexion n’est pas nouvelle. Introduite en 1984, la loi Rau encourageait déjà l’investissement privé dans les entreprises luxembourgeoises au moyen d’un mécanisme de déduction fiscale. Elle a toutefois été définitivement abrogée en 2005, en raison de son incompatibilité avec la législation européenne relative à la libre circulation des capitaux. Des dispositifs comparables sont aujourd’hui à l’étude, dans le respect du cadre européen.
Donc les instruments existent. Mais tout cela doit aller plus vite, et devenir plus simple. Dans un petit pays comme le nôtre, ne devrait-on pas justement avancer plus rapidement que les autres ? Nous aimons appeler le Luxembourg le pays des circuits courts. La mise en œuvre, elle, dit parfois une autre histoire, et beaucoup de temps est perdu encore dans des réglementations trop complexes et des processus administratifs trop rigides.
Le Luxembourg est-il redevenu compétitif ? Le classement de l’IMD suggère une amélioration réelle et la Tripartite apporte des réponses utiles à plusieurs préoccupations immédiates. Mais un redressement durable ne se résume ni à un classement, ni à un accord ponctuel. Il repose sur la capacité d’un pays à réformer avant d’y être contraint. Car au-delà des mesures financières, plusieurs réformes structurelles demeurent en attente. Les sujets les plus sensibles sont restés à la périphérie des discussions de la Tripartite : coût du travail, productivité, simplification administrative, logement, soutenabilité budgétaire ou encore vieillissement démographique. Autrement dit, les principaux freins à la croissance potentielle du pays demeurent largement intacts. Le paradoxe est connu : repousser les réformes lorsque les marges de manœuvre existent, pour devoir les mener dans la contrainte lorsqu’elles auront disparu.
La baisse annoncée de la fiscalité des entreprises, la mobilisation de l’épargne vers l’investissement productif et l’accélération des réformes structurelles constituent les véritables tests des prochains mois. Ce moment offre une fenêtre d’opportunité. Rien ne garantit qu’elle restera ouverte longtemps. 2026 ne doit pas rester l’année où le Luxembourg a redécouvert sa compétitivité sur le papier. Elle doit devenir celle où il l’a consolidée dans les faits.