Est-il encore possible de réformer ? La question peut paraître brutale. Elle est surtout nécessaire.
Année après année, au Luxembourg comme en Europe, nous lançons des consultations, nous commandons des rapports, nous établissons des diagnostics, nous annonçons des transformations. Et pourtant, lorsque vient le moment de décider et de les mettre en œuvre, les ambitions sont souvent revues à la baisse. Les calendriers s’allongent, les concessions finissent parfois par prendre le pas sur l’ambition initiale. Et les réformes, les vraies, sont reportées, atténuées, parfois vidées d’une partie de leur substance.
Nous venons encore d’en faire l’expérience au Luxembourg, au premier trimestre 2026 -avec la réforme des- pensions. Pendant des mois, la soutenabilité de notre système a été débattue. Des scénarios beaucoup plus ambitieux avaient été évoqués. La réforme finalement adoptée constitue un pas en avant. Mais chacun sait qu’elle ne clôt pas le débat sur la soutenabilité de notre système de pensions. Il en est de même pour le système de santé et l’assurance dépendance.
L’Europe connaît les mêmes difficultés. Nous avons le rapport Letta. Nous avons le rapport Draghi. Et leurs diagnostics sont sévères. Un an et demi après la publication du rapport Draghi, seules 26 % des 30 mesures les plus critiques ont été mises en œuvre, mais aucune n’est parvenue à son terme d’application complète, selon une étude publiée par JEDI (Joint European Disruptive Initiative), l’agence de financement de la recherche et de l’innovation de rupture.
Le problème n’est plus seulement celui du diagnostic. C’est celui de l’exécution.
C’est précisément la question que nous avons souhaité mettre au cœur des débats de la deuxième édition du forum économique de rentrée de la Chambre de Commerce, qui a rassemblé plus de 450 participants le 16 septembre : est-il encore possible de réformer ? C’est une question profondément politique.
Lors de la première édition, nous avions posé une autre question : quel est le coût de l’inaction ? Un an plus tard, nous avons voulu poursuivre le raisonnement. Si l’inaction a un coût, alors il faut agir. Si nous voulons agir sur les problèmes structurels auxquels nous sommes confrontés, nous devons accepter de réformer.
C’est là que les choses deviennent plus difficiles. Car si nous sommes généralement assez nombreux à vouloir que les choses changent, nous le sommes beaucoup moins lorsqu’il s’agit de dire ce qui doit changer, à quel rythme, – quels efforts personnels nous sommes prêts à consentir – et quelles concessions nous sommes disposés à accepter.
C’est précisément ce débat que nous voulons ouvrir. Car derrière la question de la réforme s’en cache une autre, plus fondamentale encore : que voulons-nous préserver ? Nous voulons préserver notre prospérité, notre cohésion sociale, notre qualité de vie, notre modèle social. Nous voulons préserver la capacité du Luxembourg à offrir des opportunités à celles et ceux qui y vivent et y travaillent.
Mais il y a des contradictions que nous devons regarder en face.
Nous voulons préserver notre modèle social alors que la démographie en transforme profondément les équilibres. Nous voulons préserver notre niveau de vie alors que notre productivité ne progresse plus suffisamment. Nous voulons préserver notre attractivité alors que le logement, le coût du travail ou encore la complexité administrative deviennent des handicaps. Nous voulons continuer à financer davantage de besoins collectifs alors que nos marges de manœuvre ne sont pas infinies. Et nous voulons continuer à créer de la richesse alors que le modèle de croissance qui a porté le Luxembourg pendant plusieurs décennies atteint ses limites.
Peut-on préserver notre modèle sans accepter de le transformer ? Non, évidemment. Comme l’écrivait Lampedusa dans Le Guépard, déjà cité dans un article précédent de ce blog : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Cette formule peut sembler paradoxale. Mais pour un Luxembourgeois, elle devrait finalement être assez familière. Car elle en rappelle une autre, notre devise nationale : « Mir wëlle bleiwe wat mir sinn. » Nous voulons rester ce que nous sommes.
Et si ces deux phrases, en apparence contradictoires, disaient finalement la même chose ? Nous voulons rester ce que nous sommes. Mais pour rester ce que nous sommes, nous devons accepter de changer, de réformer.
C’est peut-être même l’une des grandes leçons de l’histoire économique du Luxembourg. Nous avons préservé notre prospérité parce que nous avons transformé notre économie. De l’agriculture à la sidérurgie, de la sidérurgie à la place financière, puis de la place financière à une économie basée sur les nouvelles technologies et l’innovation.
Et c’est précisément pour cela que nous devons réformer. Cette nécessité est d’autant plus forte que le monde autour de nous change à une vitesse impressionnante. L’Europe a pris conscience de l’urgence. La compétitivité est enfin revenue au centre de l’agenda européen. C’est une excellente nouvelle. Mais les rapports ne réformeront pas l’Europe. Les déclarations ne combleront pas notre retard d’investissement. Et les stratégies ne produiront des résultats que si elles sont effectivement mises en œuvre.
Pendant que nous débattons, le monde avance. Et le monde ne nous attend pas.
Le Luxembourg ne peut évidemment pas se penser indépendamment de ces transformations. Notre régime de croissance a changé. Sur la période 2019-2025, la croissance annuelle moyenne de l’économie luxembourgeoise n’a été que de 1 %, contre 2,4 % entre 2010 et 2019 et plus de 4 % avant la crise financière. Nous devons donc nous poser une question simple : peut-on continuer à financer un modèle construit dans un Luxembourg habitué à une croissance forte si cette croissance devient durablement plus faible ?
D’autres signaux doivent nous interpeller. En 2025, environ trois quarts des créations nettes d’emplois ont eu lieu dans les secteurs non marchands. Sur quelque 6.000 emplois nets créés, seulement 1.600 l’ont été dans le secteur marchand. Là encore, il ne s’agit pas d’opposer public et privé. Il s’agit de poser une question essentielle pour l’avenir de notre modèle : où seront demain les moteurs privés de création de richesse et d’emploi qui permettront de financer nos ambitions collectives ?
L’investissement constitue un autre signal d’alerte. Depuis 2021, il recule en moyenne de près de 5,7 % par an.
À cela s’ajoutent les défis que nous connaissons déjà. Le logement demeure un problème majeur d’attractivité et de cohésion sociale : en 2023, les locataires du marché privé consacraient en moyenne 39 % de leur revenu au loyer et aux charges, contre 32 % en 2016. Et notre modèle de croissance repose toujours très largement sur l’apport de main-d’œuvre extérieure : près de 47 % des salariés au Luxembourg sont des travailleurs frontaliers. La saturation de nos infrastructures de transport est un signal d’alerte sur les difficultés croissantes que nous rencontrons pour attirer davantage de travailleurs au Luxembourg.
Nos finances publiques, qualifiées de saines au cours des dernières décennies, commencent à ressentir la pression exercée, d’un côté, par des dépenses structurellement en forte hausse, et de l’autre côté, par des recettes plus faibles.
Pris isolément, – ces indicateurs peuvent être relativisés. Pris ensemble, ils décrivent des tendances et dessinent des trajectoires que l’on ne peut plus ignorer. Ils ne nous disent pas que le modèle luxembourgeois a échoué. Ils nous disent que sa réussite future n’est plus garantie.
Ces sujets ne sont pas nouveaux. Et c’est bien là le problème. Lorsque les mêmes diagnostics reviennent année après année, la question n’est plus de savoir si nous avons compris. Elle est de savoir pourquoi nous n’agissons pas, plus vite et plus fort.
Dans deux ans, le Luxembourg connaîtra de nouvelles élections législatives. Deux ans peuvent sembler une échéance lointaine-. C’est pourtant extrêmement court pour réfléchir à l’avenir d’un modèle économique et social . La Chambre de Commerce a donc décidé de mettre à profit cette période pour engager une réflexion de fond sur l’avenir économique de notre pays.
Non pas pour entrer dans la campagne électorale : ce n’est pas notre rôle. Ni pour préparer, à l’approche de 2028, un simple catalogue de revendications. Notre ambition doit être plus grande : nous voulons contribuer à construire une vision du Luxembourg de demain.
Le 16 septembre 2026 a donc marqué le coup d’envoi d’une grande séquence de réflexion qui nous conduira jusqu’en 2028. Nous allons documenter, comparer, confronter les idées, faire dialoguer les acteurs. Nous allons regarder ce qui fonctionne ailleurs, tester des propositions et parfois aussi bousculer certaines certitudes.
Avec un fil conducteur : transformer et réformer avant que les circonstances ne nous imposent des choix douloureux. Réformer pour préserver afin que chaque génération puisse transmettre à la suivante au moins autant d’opportunités qu’elle en a elle-même reçues.